BIPOLAIRES 64/40

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Faut-il faire l'amour quand ca ne va pas ?

Le plus souvent, les rapports sexuels sont associés au plaisir. Mais que se passe-t-il lorsque vous êtes complètement déprimé(e) ?

Le sexe est une activité joyeuse ? Encore faut-il, pour l’apprécier, être en état de se mettre en joie – apprécier son partenaire, ne pas mourir de faim, ne pas tomber de fatigue, ne pas décéder de stress. Et tant qu’à faire, ne pas subir une dépression nerveuse.

La dépression qui tue la libido, c’est presque un cliché. Attention donc à ne pas tomber les deux pieds dedans et à s’auto-diagnostiquer trop rapidement. Certains antidépresseurs ont pour effet secondaire de couper le désir, voire d’interdire l’orgasme, d’accord – mais pas tous. Certaines personnes rapportent des effets contraires ! Essayons donc de ne pas créer de prophétie auto-réalisatrice où vous tueriez votre libido bien plus rapidement que vos courbes de dopamine. Avant de clamer que vous êtes entré/e dans les ordres, vérifiez. Questionnez. Le gros manque de motivation d’hier est-il encore d’actualité aujourd’hui ? De quel acte sexuel parle-t-on ? Le désir est-il mort, ou s’est-il déplacé ? L’orgasme est-il impossible, ou prend-il seulement plus de temps à se produire ?

Parlez de votre sexualité non seulement à votre psychiatre, mais aussi à votre médecin : peut-être une autre médication pourrait-elle aider, sans entrer dans le cercle infernal de l’avalanche de pilules se compensant les unes les autres (typiquement : antidépresseurs + Viagra). Si le sexe vous rend heureux mais que vos médicaments vous privent des joies du sexe, peut-être vaut-il mieux changer de médicament – même si bien sûr, soigner la dépression est prioritaire. C’est d’autant plus vrai que certains psychotropes, les ISRS, peuvent affecter non seulement la libido, mais aussi les sentiments. Les hommes (mais pas les femmes) perdraient l’envie de communiquer, et auraient moins envie que leur relation actuelle dure pour toujours.

 

Chasser le petit plaisir

Si vous souffrez de dépression, d’anxiété ou de formes plus chroniques de malaise, on vous conseillera souvent de forcer le destin sous prétexte que l’appétit vient en mangeant (« Julie chérie, tu n’as pas besoin d’un divorce en plus d’une déprime, fais ton devoir et ce sera vite passé »). Sauf qu’attaquer le problème sur un mode binaire ne va pas forcément vous faire aller bien loin. En vous contraignant à sauver les apparences, vous faites du sexe une corvée. Vous mettez votre partenaire dans un rôle de bourreau. Vous heurtez un ego qui en prend déjà des vertes et des pas mûres. Et franchement, vous ne trompez pas grand monde.

Si vous éprouvez de la difficulté à vous trouver désirable, par exemple, mieux vaut commencer par le dire (et en profiter pour pêcher quelques compliments). Bien sûr qu’il est difficile de parler : le sexe est tabou, la dépression aussi, le combo paraît insurmontable. Mais ici, ne pas dire est sans doute encore plus épuisant. Les personnes pleines d’énergie et d’enthousiasme peuvent oublier que le sexe demande un investissement de soi, même minimal – effort oubliable en temps normal, mais pas lorsqu’on lutte pour mettre un pied hors de son lit. Rappeler à l’autre que vous êtes épuisé/e permet en outre de créer des ouvertures : et si vous n’aviez qu’à vous reposerlaisser l’autre prendre soin de vous ? La relation sexuelle serait-elle encore inenvisageable ? (Vous avez le droit de répondre oui.)

Ensuite, remettez les choses à leur juste place. Peut-être est-ce impossible pour vous, pour des raisons chimiques, de conserver une sexualité pendant votre maladie – et vous mettre sous pression est bien la dernière chose dont vous avez besoin. Plutôt que de chasser l’orgasme, chassez le petit plaisir, même psychologique. Un baiser, une caresse, savoir que l’autre nous désire encore. Et plutôt que de laisser ce plaisir dans un champ purement sexuel, replacez-le dans un contexte plus large : une bonne soirée, devant un film que vous aimez, un bon repas, un environnement confortable, bref un contexte de soin plus général.

 

Besoin d’espoir

Bien sûr, une absence de libido, surtout quand on n’a pas l’énergie de communiquer, surtout quand elle se prolonge, fait peser un poids considérable sur le couple. Un poids auquel s’ajoute la culpabilité e toujours envoyer l’autre bouler. Rappelez donc que l’absence de désir est conjoncturelle, que si l’envie a disparu, ce n’est pas la fin du couple. Encouragez la patience, ne vous laissez pas blâmer pour votre propre maladie, donnez les faits, les chiffres : de 17 à 41 % des personnes traitées par ISRS rapportent des troubles de la libido, de l’orgasme, de l’érection et de l’éjaculation. Gardez espoir que, quand l’épisode sera terminé, il y aura la joie des retrouvailles.

Vous avez, en outre, la possibilité de contourner certains sentiments négatifs, en sortant par exemple la sexualité du purement physique. Parlez de sexe. Même si vous avez du mal à supporter le contact physique, peut-être le contact intellectuel fonctionne-t-il ? De bonnes conversations érotiques permettent de conserver des formes de jeu, de malice : on utilise le moment de suspension pour en apprendre plus sur l’autre (et à l’avenir, croisons les doigts, vous pourrez mettre ces confidences en pratique). C’est aussi une bonne manière de dire qu’on n’a pas abandonné la partie… car les conjoints de dépressifs ont eux aussi besoin d’espoir.

L’œuf ou le coq ?

Quid d’une situation dépressive installée, mais d’une intimité toujours réconfortante ? Dans ce cas, la personne malade peut accepterencourager et accompagner la masturbation de son partenaire. Elle peut proposer des scénarios, exiger d’assister au processus, en un mot participer, mais sans bouger de sous ses douze épaisseurs de couette – un peu comme dans une relation longue distance, sauf que cette fois, la distance serait entre soi-même et son propre corps. Enfin, si la dépression paraît partie pour durer, qu’on est en couple libre ou qu’on a les idées larges, on peut faire preuve de générosité sexuelle. C’est-à-dire accepter que pendant cette période, le/la partenaire puisse trouver satisfaction ailleurs – compliqué à négocier, mais possible.

 

Rappelons enfin que, si la dépression peut endommager une sexualité, celle-ci peut en retour mener au coup de blues : le fameux animal triste d’après le coït – syndrome que les Anglais appellent au passage d’un nom bien français, la post-coital tristesse. Pour la petite histoire, c’est le médecin grec Claudius Galenus qui aurait écrit, au début de notre ère, que « tous les animaux sont tristes après le coït, sauf la femelle humaine et le coq ». L’accusation semble un peu mesquine lorsqu’on apprend que, l’an dernier, la moitié d’un panel d’étudiantes australiennes avait déjà ressenti un coup au moral après une relation sexuelle. 5 % ressentaient fréquemment de la tristesse, de l’anxiété ou un malaise post-coïtal.

D’autres études avancent qu’un tiers ou un dixième des femmes seraient concernées. Du coup, vous pourrez toujours vous consoler en clamant sur tous les toits que c’est votre solide vie sexuelle, épatante et riche, qui a induit la dépression. Arracher quelques sourires pendant les heures sombres, c’est toujours ça de pris.

 





30/10/2016
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