BIPOLAIRES 64/40

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Un vaccin contre la dépression ?

Selon Robert DANTZER, "un vaccin contre la dépression serait envisageable."

 

(Robert DANTZER est psychobiologiste au Centre anticancéreux MD Anderson à l’Université du Texas (Houston), ancien directeur de recherches à l’INRA, Robert Dantzer il a étudié pendant de nombreuses années (avec l’aide de l’INSERM et du CNRS à Bordeaux) la psychobiologie du stress et les influences du système immunitaire sur le cerveau. Auteur de plus de 400 publications originales et de plusieurs livres (dont L’Illusion Psychosomatique chez Odile Jacob), il a été le pionnier de la recherche sur l’immuno-psychiatrie en France), 

Sciences et Avenir : Peut-on imaginer qu’on dispose, un jour, d’un vaccin contre la dépression ?

Robert Dantzer : Oui ! Sur la base de nos résultats sur le rôle des lymphocytes (variété de globules blancs du sang) dans la récupération des dépressions induites par une inflammation, un vaccin contre la dépression est envisageable dans le futur. Si nos travaux conduits chez la souris sont applicables à l’homme, on pourra imaginer un vaccin préventif chez les personnes à risque – pour autant que l’on puisse identifier un facteur de risque, environnemental ou génétique – chez ceux qui ont tendance à développer des dépressions. On pourrait les vacciner, un peu comme on le fait contre la grippe.

Mais on peut aussi envisager des traitements qui diminuent l’inflammation responsable de la dépression. Tout cela est rendu possible par la découverte de la piste inflammatoire dans les maladies mentales. Selon cette piste, les dépressions résistantes aux traitements actuels (50%) pourraient être associées à une inflammation du cerveau. C’est un véritable changement de paradigme en psychiatrie. D'où le terme d’immunopsychiatrie.

Comment avez-vous découvert cette piste inflammatoire dans la dépression ?

La dépression se caractérise par la présence d’un ensemble de symptômes dont la fatigue, la perte d’appétit, l’absence de recherche de plaisir, le ralentissement psychomoteur, etc. Or, nous avons constaté que ces symptômes survenaient également lors d’un épisode inflammatoire survenant dans le corps. Ils correspondant à ce que nous appelons le "comportement de maladie", une réponse normale face à un état infectieux, avec une diminution de l’intérêt pour l’environnement et un repliement sur soi-même.

Avec une doctorante, Lucile Capuron – à présent Directrice de Recherches à l’INRA de Bordeaux – nous avons fait une observation : des patients cancéreux soumis à une immunothérapie stimulant leur système immunitaire, présentaient non seulement un comportement de maladie dès le début du traitement mais également de véritables symptômes de dépression après plusieurs semaines de traitement.

On s’est demandé si cette transition du comportement de maladie à la dépression ne venait pas d’un manque de sérotonine (neurotransmetteur impliqué dans l’humeur), que l’on savait déjà être responsable de certaines dépressions. Mais cette piste s’est avérée fausse. En travaillant sur des souris pour mieux comprendre ce qui se passait chez les patients cancéreux, nous avons trouvé que le cerveau répondait à l’inflammation par une production de facteurs neurotoxiques. Il suffisait de bloquer leur production ou leur action pour empêcher le développement de la dépression !

Et vous avez découvert l’agent responsable de cette neurotoxicité ?

Oui. Nous avons découvert, chez l’animal, que sous l’action de l’inflammation, l’équilibre entre deux formes d’un facteur produit par le cerveau, la kynurenine (forme neuroprotectrice et forme neurotoxique ) était perturbé au détriment de la neuroprotection. Les facteurs neurotoxiques activent la transmission dépendante d’un neurostransmetteur, le glutamate. Ce qui retentit sur les neurones dopaminergiques qui forment le circuit de la récompense et celui du contrôle moteur, d’où la perte d’intérêt pour le plaisir et le ralentissement psychomoteur.

On peut donc imaginer dans le futur un traitement qui vise l’inflammation dans le cerveau ou bloque la formation de ces facteurs neurotoxiques. On n’empêcherait pas le développement de la réaction à l’agent infectieux, mais leur prolongation en dépression.

Et ça marche ?

On sait déjà que les traitements biologiques qui ont pour but de traiter l’inflammation périphérique chez des patients souffrant de maladie rhumatoïde, de psoriasis ou d’autres maladies inflammatoires, agissent également sur la fatigue et sur l’humeur, bien avant que la maladie ne soit enrayée. Des essais cliniques réalisés à titre encore expérimental montrent que si on traite des patients dépressifs, présentant une faible inflammation chronique, on améliore les symptômes dépressifs.

Et pour ceux qui ne sont pas encore malades ?

Une méta-analyse a montré que les personnes dont l’enfance a été marquée par des traumatismes, ont plus de chance de développer une inflammation chronique à bas bruit que les autres. Elles sont donc plus sensibles à la douleur, au stress, et à la dépression. C’est certainement dans cette population que l’on pourrait envisager un traitement préventif. 

 

par Elena Sender, spécialiste des Neurosciences au magazine Sciences et Avenir

in Science et avenir du 27 octobre 2016

 

 



11/11/2016
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