BIPOLAIRES 64/40

BIPOLAIRES 64/40

Interview du Dr Raphaël GIACHETTI, psychiatre à Toulouse, du 29 novembre 2012

INTERVIEW - Raphaël GIACHETTI est psychiatre à la clinique AUFRERY, à BALMA (31130). Il vient de publier La maladie bipolaire expliquée aux souffrants et aux proches (Éd. Odile Jacob). (octobre 2012)

  

 

LE FIGARO.- On parle beaucoup des troubles bipolaires actuellement. De quel œil voyez-vous cette «mode» et comment l'expliquez-vous?

Dr Raphaël GIACHETTI.- En tant que praticiens, nous ne pouvons que nous en réjouir car cette vogue permet de déstigmatiser des patients qui jusque-là n'étaient pas compris. Cette sensibilisation du grand public et des médecins généralistes va aussi amener ceux-ci à être plus vigilants et à permettre un diagnostic plus précoce. Actuellement, les statistiques montrent qu'il faut huit ans pour diagnostiquer la maladie bipolaire dans 50 % des cas et dix ans pour 35 % des cas! C'est très long. Pour ce qui est des origines, il y a bien sûr la vulnérabilité biologique, qui est évidente, la personnalité de certains ayant vraiment davantage de difficulté à faire face aux situations de stress. Mais il me semble que l'hyperstimulation sonore et cognitive que nous endurons aujourd'hui, le fait de devoir rester dans un état de vigilance permanent en mémorisant ses codes Internet, ou celui de sa carte Bleue, etc., provoque un état de stimulation psychique quasi permanent qui favorise l'émergence de ces troubles.

Mais, dans votre clinique, en constatez-vous l'augmentation?

Non. La plupart des personnes qui arrivent en consultation avec le sentiment d'être atteintes de bipolarité repartent avec un autre diagnostic. Par contre, chez certaines qui demandent une prise en charge parce qu'elles ont le sentiment de «faire une dépression», nous sommes amenés à repérer une maladie bipolaire. Nous constatons ainsi que, l'un dans l'autre, le nombre de patients réellement atteints de bipolarité reste stable. Sur la France, il est aujourd'hui estimé à environ 2 millions de personnes.

Dans ces chiffres, vous n'incluez pas les cyclothymiques?

Non, la cyclothymie ne rentre pas dans le cadre de la maladie bipolaire et n'est pas à considérer comme un trouble ou une maladie tant qu'elle n'a pas de conséquences destructrices dans la vie de quelqu'un, et tant que la personne touchée ne s'en plaint pas. Cependant, nous pouvons proposer certaines prises en charge personnalisées de type «gestion du stress» aux cyclothymiques qui souhaitent amortir leur réactivité émotionnelle et leur hypersensibilité: psychothérapie comportementale et cognitive, hypnose, EMDR…

La prescription de psychotropes est donc seulement réservée aux personnes atteintes de bipolarité?

Oui, on ne traite pas systématiquement une cyclothymie. Mais même dans la maladie bipolaire, la prescription de médicaments est toujours une affaire au cas par cas, elle se décide dans l'intimité de la relation duelle entre le patient et son médecin psychiatre. C'est parfois compliqué car comme je l'ai écrit dans mon livre, un grand nombre d'artistes et de créateurs, ou de dirigeants d'entreprise, souffrent de bipolarité. Lorsqu'on les prévient que les médicaments vont leur couper l'accès aux états si agréables expérimentés dans leur phase d'hypomanie, que leur sensibilité et leur créativité vont d'une certaine manière s'en trouver étêtées… certains font le choix de ne pas se soigner chimiquement. C'est là le nœud crucial de leur prise en charge car le traitement médicamenteux est une base incontournable du soin: nous devons parvenir à les convaincre de se soigner. À nous de tout mettre en œuvre pour tenter de préserver au mieux la grande richesse de leur personnalité.



10/12/2016
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